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C.R. DE MARAUDES

Cette rubrique contient des extraits des comptes rendus de maraudes

 Par manque de temps, cette rubrique n'a pas été mise à jour durant plusieurs mois

 

Maraude du 14 fév 2018

 

Rencontre de J ( roumain) et de L ; ils sont installés sur le parvis de l’église St XXX. Le contact se fait bien. L est français, une cinquantaine d'années. Il est originaire de Lille et il a une fille à Marseille. Il n'a plus de contact avec elle mais cela ne l'empêche pas d'y penser. Il se plaint des réponses du 115 : « c’est toujours complet » dit-il. Nous tentons d’appeler le 115 mais on nous dit qu’il doit rappeler à 21h. . Il voudrait bien travailler mais il ne peut plus être maçon à cause de problèmes pulmonaires.

 

J lui est plus défaitiste, il n’appelle plus le 115.  Il est dans la rue depuis 3 ans , sa femme est en Italie avec son enfant, il est venu en France pour travailler ( il est plombier).  Il attend dit-il.

 

Rue Victor Hugo

Rencontre de S ( espagnol).  Il parle très bien français. Le contact est facile, c’est un routard depuis l’âge de 14 ans, c’est une vie qui lui plaît, il aime rencontrer les gens, il aime la vie, tout va bien. Il ne se plaint pas, il dors dehors à côté de la rue V Hugo . Il a le projet de partir à Chalon sur Saône.

 

Rencontre de A (roumaine). Nous l’avions déjà rencontrée, elle réclame toujours quelque chose et nous dit au revoir tout de suite, manière de nous congédier.

 

Rencontre de C ( Transylvanie). Il a appris le français dans son pays, un peu fantasque il se dit cousin avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Il a pas mal voyagé pour travailler (Italie, Russie ,Israël, etc..Il travaillait dans le bâtiment mais il a eu un accident du travail qui l’a beaucoup handicapé , comme il ne peut plus travailler, il attend la retraite pour repartir chez lui, dans 5 ans. Sa femme et ses 3 enfants sont restés là bas ; tous ont fait de bonnes études.

C aime bien parler et ne nous laisserait pas partir.

En résumé, de belles rencontres.

 

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Maraude du jeudi 25 janvier 2018, 19h – 21h


Nous nous rendons d’abord au pont XXX pour prendre des nouvelles de la famille roumaine qui y a trouvé refuge après avoir été chassée de dessous l’autopont situé en face du Musée des confluences. Arrivés sur place, nous constatons que le quai est submergé par les flots. Nous ne savons pas ce qu’est devenu la famille.

Nous reprenons le tram T1 en direction de Villeurbanne où l’on nous a signalé des familles en grande précarité. Notre tram se traîne à cause de problèmes techniques et finit par nous abandonner à mi parcours ce qui nous retarde sur nos prévisions.

Arrivés au Tonkin, nous renouons le contact avec la famille P rencontrée en 2016. Ils ont installé leur abri au pied d’un immeuble. F. est malade, il a de la fièvre et les antibiotiques qu’il prend depuis quelques jours n’ont pas d’effet. Ça tombe mal car il a commencé un CDDI dans les espaces verts, la semaine dernière. Avec sa jeune épouse, ils sont complètement démunis et ne peuvent même plus acheter de l’alcool à brûler pour leur minuscule réchaud. Nous leur procurons une petite somme d’argent pour qu’ils puissent se procurer le minimum indispensable.

Il ne nous reste pas suffisamment de temps pour prendre contact avec l’autre famille installée tout à côté.


Maraude du mercredi 24 mai 2017 de 16h à 18h près du Musée de la Confluence

 Nous avons fait la connaissance, successivement :

 -         D'une famille bulgare composée de 7 personnes.  Le père, qui est costaud, aimerait travailler en France mais il y a la barrière de la langue.

 -         Une famille moldave composée d'une maman et de ses deux enfants.

Leur maison aurait été détruite suite à une inondation. Elle se sent très seule et voudrait rejoindre Bucarest où elle a de la famille mais le voyage en car coûte trop cher.

 -         Une famille syrienne composée d’un couple avec 4 enfants. Ils serait

d'abord passé par l'Espagne avant de rejoindre Paris puis Lyon.

 -         Une famille roumaine composée du papa, de la maman et d'un garçon d'environ 7 ans qui est scolarisé dans le quartier de Perrache. Leur emplacement est très propre avec des tapis au sol mais ils nous disent que c'est infesté de gros rats. La maman nous explique qu'elle n'a plus de maison en Roumanie, elle a perdu toute sa famille suite à une explosion de gaz, elle seule s'en est sortie ; elle nous montre des cicatrices de brûlures importantes sur tout le corps.

 

Maraude de Perrache à la place de la République le 18/05/2017 de 12h00 à 14h00

Nous débutons notre maraude en bas des escalators mais il n'y a personne. Sur la place Carnot, personne non plus.

Nous marchons jusqu'à Bellecour où à l'entrée de la bouche du métro nous rencontrons D et M, jeune couple installé à faire la manche avec leurs deux chiens. 

Ils nous accueillent avec le sourire, malgré qu'ils n'ont pas beaucoup dormi .En effet, ils se sont fait virer par un contrôleur des TCL à 5h30 de leur emplacement habituel pour dormir.. Ils nous expliquent qu'il ne peuvent pas accéder à leur endroit pour dormir avant 00h30- 1h. Le temps de descendre toutes leurs affaires et de préparer leur lit, ils s'endorment vers 2h30 3h pour ensuite être réveillés brutalement à 5h30...

M. ne veut pas que l'on parte. Elle nous aime bien dit-elle. […] Ils veulent un croque mcdo, nous continuons notre maraude et reviendrons sur le retour pour leur donner.

 Place de la République, sous les arcades d'un immeuble, il y a un petit campement. Nous signalons notre présence car ils sont cachés par leurs couvertures. Une jeune fille aux yeux bleus nous reçoit avec le sourire. Son ami, lui, dort. Il y aussi un chien et un chiot. Auparavant ils étaient au passage de l'Argue et vers l'Eglise St Nizier mais ils n'ont pas pu y rester. Ils sont sur Lyon depuis 8mois mais nous n'en saurons pas plus car la jeune fille nous demande des mouchoirs que nous n'avons pas. Nous lui proposons d'aller en acheter. 

 Sur le chemin pour aller à Monoprix nous croisons G. Il semble exténué tant moralement que physiquement. […]

 Au monoprix nous achetons sopalin et pack d'eau pour les donner au jeune couple installé devant l'immeuble. Lorsque nous revenons, ils dorment tous les deux, nous déposons les affaires sans faire de bruit. 

 Nous revenons également vers D. et M. leur apporter leur croque mcdo.

 


 Maraude du 27 octobre 2016 à la Part Dieu

Dans le parc « des petites sœurs des pauvres » toujours beaucoup de familles de plusieurs nationalités : albanaise, algérienne, italienne.  Nous passons un grand moment avec la famille J dont les enfants N et L ont de la fièvre. Nous leur proposons de les accompagner à l’hôpital FME vendredi à 14h00.

 

Maraude du 25 octobre 2016 à Perrache

 Nous rejoignons le tunnel où les familles albanaises se sont misent à l’abri à cause de la pluie.  A cette heure ci, l’éclairage ne fonctionne encore pas dans le tunnel et l’on se distingue à peine. M est très déprimée, elle nous implore pour un logement. Nous téléphonons au 115 qui répond qu’il n’y a pas de place. D’autres familles se pressent autour de nous avec la même demande.  Plusieurs ont besoin de couvertures, nous appelons le 115 qui répond qu’ils transmettent la demande au Samu social.

 A cause de la pluie, des infiltrations d’eau  se sont produites par le plafond et le sol est mouillé. La maman de D (un petit garçon de 8 ans, poly-handicapé, qui passe sa journée dans une poussette) ne sait comment faire pour le coucher. Nous lui promettons d’apporter une tente le soir même.

 

Maraude à Perrache jeudi 6/10/2016

Nous nous dirigeons vers “le tunnel”, où sont installées des familles albanaises, dont M, que nous avons vue à plusieurs reprises.  Les familles sont protégées de la pluie, mais quelle misère...Des affaires entassées, des hommes, femmes et enfants dormant sur des couvertures à même le sol.  A l’extérieur du tunnel, des familles, encore, sans abri, dont l’une avec un enfant handicapé.

Certains des enfants qui sont là sont scolarisés dans des écoles du quartier. L’un est tout fier de nous montrer ses affaires d’école et ce qu’il apprend.

 Le bruit, les vibrations, les conditions de vie indignes, sont le lot de ces familles qui sont, de plus, chassées du tunnel tous les matins par la police.

 

Maraude du 5 octobre - Lyon 6ème 

 Quai de Serbie, nous faisons la connaissance de N avec qui le contact se fait très facilement : né en Angleterre, il a vécu en Irlande. Marié a une française puis divorcé, il a 2 enfants qui vivent à proximité de Lyon. Il voudrait bien rester en France pour voir ses enfants. Il vit dehors mais ne veut pas être hébergé en foyer d'urgence à cause de la promiscuité et des pbs rencontrés.  Il ne se plaint pas ; à Lyon on peut se nourrir, nous dit-il. Il nous interroge sur le pourquoi  de notre présence, on parle d'Espoir.  Il est content d'avoir pu parler avec nous.

 

Maraude du 27 septembre 2016 à Perrache

Place Gensoul nous rencontrons une jeune femme albanaise en train de laver du linge à la fontaine. On lui demande comment ça va. Elle nous répond : « non ça va » et nous montre les marques des piqûres intraveineuse dans ses avant-bras (elle a été hospitalisée). Elle prononce : « dépression ». Cette jeune femme courageuse et souriante, déjà maman de 2 enfants, doit avoir guère plus de vingt ans.    Nous nous rendons sur la place Carnot où nous retrouvons son mari et ses enfants. Le plus petit, de 11 mois, est un magnifique bébé.  Plusieurs familles sont là. Elles nous disent dormir toujours dans le « tunnel » et être chassées par la police tôt le matin. 

 

Maraude à la Part Dieu jeudi 22 septembre2016

Nous nous rendons au Parc Jeanne Jugan (parc des Petites Soeurs des Pauvres) à proximité immédiate de la gare, où des familles nous ont été signalées.  A notre arrivée, nous apercevons en effet des amas de matelas, sacs, couvertures,  à plusieurs endroits du parc. Nous abordons une des familles. Le père et la mère ne parlent pas français, nous échangeons avec les deux enfants, une fille de 13 ans et un garçon de 11 ans. Ils sont Albanais et veulent demander le statut de réfugiés. Ils étaient déjà venus en France il y a deux ans (Toulouse), mais le statut leur avait été refusé. Ils tentent à nouveau leur chance. Ils dorment dans ce parc depuis une quinzaine de jours.

 

Maraude Mardi 6/09/2016 à Perrache

Place Ampère, D s’approche de nous. Il est désespéré car il est français et n’arrive pas à obtenir une nouvelle carte d’identité suite à la perte de ses papiers en 1998 ! Depuis 2004 nous dit-il, il réitère sa demande auprès de la Préfecture, aidé par l’assistante sociale qui le suit. Sans succès. On lui demande toujours des papiers différents, qu’il fournit, mais sans suite.  Il a donc décidé dès lundi prochain de faire la grève de la faim, devant la Préfecture. On lui propose de rencontrer avec lui l’assistante sociale afin de bien comprendre ce qui se passe et de voir ce qui peut être fait pour aboutir. RDV est pris pour Vendredi matin 9h  au CAO .

Maraude à Perrache mardi 30/08/2016

 Nous nous arrêtons auprès d'une famille installée sur un banc : le père, la mère et deux enfants dont un en poussette. Ils sont Albanais. Nous leur offrons café et boissons fraîches pour les enfants. Ils sont ravis et nous remercient chaleureusement. La mère se prénomme M. Elle nous explique qu’ils dorment dans la rue près de Perrache. Leur demande d’asile est en cours. Ils sont tous très avenants et nous ont accueillis avec force sourire et joie malgré leur situation très difficile.

 

Maraude mardi 16/08/16 à Perrache

 Cela faisait  longtemps que nous n’avions pas vu T. Il nous dit dormir aux alentours de Perrache. Il est en colère et nous prend à partie sur l’incapacité des services sociaux et des associations à aider réellement les sans abris. Pas de solutions proposées, que des mots et des solutions provisoires quand il y en a ! Comment des humains peuvent-ils laisser d’autres êtres humains dans ces situations, surtout dans les pays riches.

 O vient nous saluer. Il est à nouveau en règle car il a obtenu la prolongation de son titre de séjour. Le moral va mieux. Il a trouvé un hébergement provisoire au Foyer Notre Dame des Sans Abris rue Père Chevrier. Il a demandé l’attribution d’un logement et espère ne pas attendre trop longtemps. La vie en foyer est difficile (personnes alcoolisées, puces, ....) il lui arrive de temps en temps de dormir dans la rue quand l’ambiance est trop électrique.

 

Maraude du 25 mai,  quartier de Perrache (extraits):

Rencontre de C. qui s’est réinstallée à sa place habituelle, sous l’autopont de Perrache. Elle est contente de nous voir et parle beaucoup de ce qu’elle vit et de son histoire. Elle décrit les agressions et la violence qu’elle a subies dans les foyers d’hébergement où elle a été accueillie. Parle de son histoire : un père français, une mère tunisienne , une famille de 6.  Les enfants  ont été placés à la Cité de l’Enfance à Bron ( les circonstances sont confuses) et ensuite, elle et ses deux sœurs sont allées dans une maison d’accueil à St Martin en haut. Elle en a un souvenir épouvantable et donne des détails de maltraitance dont on ne sait s’ils sont vrais ou faux. Qu’importe elle nous dit sa grande souffrance avec émotions . Elle évoque aussi ses 2 enfants, placés à leur tour en famille d’accueil, et la mauvaise  opinion que le juge a d’elle.  Il est frappant de voir la répétition du « placement » dans son histoire !

 

Maraude mardi 18 mai de 16H30 à 19H à Perrache (extraits):

C. s’est fait opérer il y a une semaine d’un abcès qu’elle avait à la poitrine. Dans la rue, elle ne peut faire ses soins. Elle va de temps en temps à l’hôpital mais les soins ne sont pas faits régulièrement. Elle espère que la cicatrisation se passe bien.

C. et S. ne supportent pas la vie en collectivité, il y a des vols, de la violence, peu d’intimité, ils sont donc assez exigeants sur l’hébergement qui pourrait leur être proposé. Ils souhaiteraient un espace bien à eux où ils pourraient être tranquilles, même si ce n’est pas très grand.

Leurs enfants qui sont placés et qu’ils rencontrent tous les mercredis après midi, vont bien. Ils aimeraient être avec leurs parents, mais C. sait bien que dans leur situation, ce n’est pas possible.

 

Maraude du vendredi 13 mai à la Part Dieu de 20h à 21h45: (extraits)

Côté Villette,

Nous rejoignons J. et T., les deux compères, assis sur un banc, près de la sortie de la gare. A l’aide d’un haut-parleur, J. diffuse une musique entraînante qui donne un air de fête. Toujours original, et dans le vent du progrès, il nous dit qu’il a investi dans l’achat d’un panneau solaire pour recharger ses batteries. T. a la mine grise. Il semble avoir de sérieux problèmes de santé (foie, estomac) et nous dit qu’il va être hospitalisé mardi prochain à St Joseph. [Il faudra que nous pensions à lui faire des visites (il parle allemand, sa langue maternelle, et anglais)]. T. nous dit que son chien va être gardé par quelqu’un, sans nous préciser.

 

Maraude Part Dieu mardi 3/05, 17h 19h: (extraits)

 

Rencontre de F. (origine turque de nationalité française), que nous connaissons bien et qui cherche sans succès un logement. Il est à la rue bien qu’il travaille et gagne sa vie convenablement. Il a un contrat de travail en bonne et due forme. Il dort actuellement vers la bibliothèque de la Part Dieu. François demande des nouvelles de J. C. qu’il n’a pas vu depuis 15 jours et qui la dernière fois lui avait dit se renseigner pour une chambre dans un foyer. Nous appelons J. C. qui confirme mais qui hélas n’a pas de bonnes nouvelles. Pas de place dans le foyer. Nous informons F. qui est déçu mais  qui remercie J. C. d’avoir essayé.

François nous parle des soucis qu’il a avec sa banque, auprès de laquelle il avait pris un contrat d’assurance habitation lorsqu’il avait encore un logement. Il avait signalé en temps voulu qu’il résiliait l’assurance, mais la banque a continué à prélever 30 € par mois pendant au moins 10 mois. Il est intervenu à plusieurs reprises et la banque a interrompu les prélèvements un moment puis les a repris. Il ne sait comment s’en sortir car bien qu’il soir allé en personne à la banque, la situation n’est pas réglée. Il semble à ce jour que la banque ait arrêté de prélever, mais elle ne lui rembourse pas les sommes prélevées à tord. Nous lui conseillons de faire intervenir une assistante sociale, qui pourrait contacter la banque et en ayant plus de poids, exiger le remboursement. F. va voir cela la semaine prochaine.

 

Janvier 2016

 Beaucoup de monde ce jeudi sur le parvis et aux alentours de la gare de la Part Dieu. C., S. et Sa. étaient devant la gare, à la sortie du métro.

Nous avions déjà rencontré C.  la semaine dernière. Ses papiers avaient été volés et il avait une amende TCL à régler de 89€. Il était très content de nous voir et nous a dit que tout était arrangé. Il s’est occupé des démarches pour refaire ses papiers et il a été voir les TCL. Ils ont accepté d’annuler l’amende, dans la mesure où il va payer son abonnement d’un montant de 17 € pour le mois prochain.

 S. dort dans la rue depuis 18 ans. Il ne veut rien devoir à personne et se débrouille seul. Il ne veut pas de chambre dans un foyer, ne veut pas aller aux distributions de repas, s’achète à manger avec l’argent qu’il récolte en faisant la manche. Il a travaillé pendant 5 ans dans la marine marchande et a beaucoup voyagé. Son rêve est de repartir en voyage.

 Sa. est ici depuis un mois. Il est domicilié dans une association mais pense ne rester qu’environ deux mois. Il est parti de chez lui pour “fuir ses démons” et éviter le milieu qu’il y fréquentait. Il vit dans la rue depuis longtemps et est en rupture avec sa famille qu’il n’a pas vu depuis 10 ans. Il dit les aimer tous et voudrait les revoir, mais craint que cela se passe mal. Il était très ému en en parlant. Il rêve de revoir sa grand mère, parle de son enfance, il replonge dans son passé au gré de notre échange, et cela lui fait du bien, même si c’est douloureux.

 Nous restons un long moment avec ce trio qui est intarissable, mais nous devons poursuivre.

 Nous trouvons E. Elle joue de la flute pour ses compagnons d’infortune. Là d’où elle vient, le climat est très violent là bas pour les gens de la rue. Elle y a subi des violences qui la hantent encore. Elle loge désormais dans un squat, où il y a l’eau et l’électricité et elle s’y sent en sécurité. Elle est vraiment très sympathique et attachante.

 

Décembre 2015

 Nous empruntons le passage X  puis nous rejoignons le quai pour essayer de rencontrer la personne qui est installée à côté des blocs de béton depuis plusieurs semaines. Par chance, il y a quelqu'un. Nous recevons un accueil chaleureux de cet homme que nous ne connaissons pas. Il est venu à notre rencontre après avoir pris soin de s'essuyer les mains, il nous a salués avec beaucoup de respect. Il se nomme B., est albanais et ne parle pas français. La conversation est difficile, nous comprenons cependant qu'il est soigné à l'hôpital S. Il nous montre le cathéter qu'il porte dans le bras droit, les boites de médicaments vides qu'il ne peut pas acheter. Par ailleurs, il aurait besoin d'un pantalon et d'une paire de baskets. 

Nous traversons le pont K. pour aller voir la personne qui a installé une tente. Arrivés de l'autre côté du pont, nous remarquons un couchage derrière le parapet, un peu en contrebas. Il fait sombre, nous n'arrivons pas à distinguer s'il y a quelqu'un, mais si c'est le cas, la personne dort, nous ne voulons pas la réveiller.

Arrivés à la tente, qui est fermée, nous appelons à plusieurs reprises mais pas de réponse.

Nous retraversons le pont et nous nous arrêtons place G. Il y a bien quelques vêtements sur un banc mais pas de preuve formelle que quelqu'un dort là.

Il nous a été signalé qu'une personne SDF squatte sur une péniche, nous allons voir. E. et L., intrépides, montent à bord alors qu'il n'y a pas de passerelle. Elles ne trouvent personne.

Nous rejoignons le cours V. Nous nous engageons dans le « tunnel » baptisé ainsi par les demandeurs d'asile albanais qui y ont vécu il y a trois ans (c'est un passage souterrain). Il n'y a personne et avec le plan Vigipirate il est probable que la police interdit toute installation. Tout près de là, sur un terre-plein coincé dans l'entrelacs des voies, contre le quai, nous découvrons un tas de couvertures bien pliées, protégées par des cartons eux mêmes lestés par de grosses pierres. Manifestement quelqu'un dort là, complètement isolé, sans protection contre la pluie.

 

Novembre 2015

 

        Nous nous rendons directement auprès de D. dont la situation nous préoccupe. Il est en train de manger un repas en barquette qui lui a été apporté la veille. Nous le laissons finir de manger, puis Jcl le questionne sur ce mal au pied dont il a parlé mardi. Comment est-ce arrivé ? A-t-il fait une chute ? est-ce que ce sont ses chaussures qui lui font mal ?

Nous constatons qu'il a de grosses difficultés à se déplacer, il manque d'équilibre sur ses jambes. Nous lui demandons s'il pense que des béquilles pourraient lui être utiles, il nous répond que oui. Nous nous rendons alors au local du Samu social à deux pas de là, mais ils n'ont pas de béquilles. D. aurait besoin d'une hospitalisation mais il refuse. Nous téléphonons alors à Médecins du Monde pour leur demander s'ils ont des béquilles. La coordinatrice de l'équipe de Lyon, nous répond que oui mais nous conseille d'accompagner D. à une consultation médicale dans leur centre de soin, rue St Catherine, demain vendredi. Puisque le Bus de MDM doit passer ce soir place Carnot à partir de 19h00, comme tous les mardis et jeudis, il est convenu qu'un médecin et une infirmière se déplaceront pour aller voir D.

Un peu plus loin, un homme est allongé sur un banc, recouvert d'une couverture. Il est italien et se prénomme F. Il est cuisinier et il est venu à Lyon pour chercher du travail. Les quelques contacts qu'il a eu avec des restaurants n'ont rien donné. Il nous demande où il pourrait aller manger car il n'a pas d'argent. Nous l'accompagnons au CCAS du 2ème , rue d'Enghien pour qu'il obtienne une carte de repas pour le restaurant social près de la Part Dieu.

Du CCAS nous rejoignons le quai pour faire une visite à C. et Z. dont la tente n'a pas bougé. C. est seul avec sa chienne, il nous dit que tout se passe bien pour le moment.

Nous repassons par la place Ampère., P. (surnommé le doux clochard) arrive en titubant, il est complètement ivre. Nous l'invitons à s'asseoir pour boire un café. Il tient des propos décousus, incompréhensibles, il a des gestes désordonnés, chargés par moment de violence, il tend le poing comme si  il en voulait à quelqu'un. A qui ? Il ne répond pas. P. est dans la rue depuis très longtemps. J-cl l'a connu à la Péniche il y a 21 ans, il vivait déjà dans la rue depuis de nombreuses années.

 

        A l'arrière de la gare, beaucoup de monde à la distribution de repas par l'association « check moi ça » (une nouvelle association, semble-t-il). Ce soir c'est un couscous, très apprécié de tous.
M. échange en anglais avec Cl., dans le bruit assourdissant du flot de voitures. Il est installé là sur le trottoir depuis environ trois mois. Il nous confie ne pas avoir de mal à trouver à manger mais avoir en revanche beaucoup de difficultés à trouver des vêtements à sa taille, il cherche d'ailleurs un pantalon en 7XL.

Nous retrouvons ensuite L. avec qui nous passons un bon moment.
S. nous accueille chaleureusement comme à l'accoutumée. A ses côté Cl. se dit fatigué. Les autres compagnons habituels sont déjà allés se coucher.

Sur un des bancs situés le long de la bibliothèque, A. vient d'étendre sa couverture et s'apprête lui aussi à se coucher. C'est peut-être sa dernière nuit dans la rue car une association lui a promis un logement pour demain.

A l'intérieur du centre commercial, nous allons saluer Ah.  Il nous confie qu'il ne dort que deux heures par nuit. C'est sans doute la raison pour laquelle il continue à venir régulièrement dans le C.C. bien qu'il ait maintenant un appartement confortable.

 

 

 Mars 2015

 

        Personne à Perrache, à l’entrée du métro. Sur la place Carnot, nous rencontrons Do. et M.

Do est jovial comme à son habitude. Il est satisfait de son hébergement dans les algécos de Charbonnières, il a sa clé, il rentre et sort quand il veut. Il est heureux de parler de Besançon avec M., il semble bien connaître la région. Do. est également passionné de poésie et de chansons à thème. M. a 25 ans, assez grand, il porte des lunettes. Il fait partie des personnes qui dorment en haut de la rue du P. S’est retrouvé à la rue à la suite d’une rupture et a perdu du même coup son emploi.

Personne place Ampère. Plus haut, nous nous arrêtons pour saluer O.

Un peu plus haut, nous prenons contact avec le monsieur du Bangladesh, muet. Nous communiquons avec lui par le regard, il semble nous parler à travers ses grands yeux ronds. Il est entouré de sacs qui contiennent toute sorte de chose, notamment de la nourriture qui risque de s’avarier. Il nous demande une feuille pour écrire et, à notre surprise, il trace des lettres et des chiffres bien formés (il a probablement dû être scolarisé en étant jeune !). Lorsque nous souhaitons prendre congé, il veut nous retenir.  

Encore un peu plus haut, quelle joie de revoir Da., en belle forme, habillé avec soin, une guitare neuve à la main. Il était tout heureux de nous annoncer qu’il avait maintenant une carte d’assurance maladie qu’il nous a montrée. Grâce à cela, il nous a dit avoir été soigné récemment à St Luc pour un problème cardiaque. Bien sûr, il nous a offert en cadeau un petit concert privé sur sa guitare. Comme il est beau Da. quand il est comme cela.

Et enfin, Grand P. et sa chienne qui n’a toujours pas mis bas. Mais tout est prêt pour accueillir les petits, le berceu-caddie a été acheté, un grand modèle, s’il vous plait !

J-Mc revient de Nice où il a attrapé une méchante grippe dont il n’est pas encore totalement guéri. Arrive J-Mr en belle forme lui aussi, le visage détendu, rajeuni. Très en verve comme toujours et plein d’humour.

 

Comme cela fait du bien de retrouver des amis et de les voir en bonne forme.

 

  

 Janvier 2014

 

 

       Vers 18h30, F, bénévole, me téléphone pour me dire qu’il a rencontré D, et qu’il est inquiet car celui-ci se plaint d’avoir mal à l’annulaire de la main gauche qui est enflé. La bague qu’il porte au doigt lui entame la chair et gêne la circulation du sang. Je rassure F en lui disant que j’ai justement prévu d’aller dans le coin pour rencontrer M, j’en profiterai pour aller voir D et je lui proposerai de l’accompagner au Bus de Médecins du Monde, présent le jeudi.

 

Effectivement D a non seulement le doigt, mais toute la main enflée. Pour atténuer la douleur il verse de la bière sur son doigt. Il accepte d’aller à MDM. Je l’aide à transporter son barda qui est impressionnant. Tous les 50 m nous devons nous arrêter pour réajuster le chargement qui menace de s’écrouler.L’équipe de MDM ne dispose pas du matériel adéquat pour ouvrir la bague et juge opportun de l’adresser aux urgences de l’hôpital St Luc. Mais comment s’y rendre avec cette montagne de bagages ? Ils font appel à l’équipe de la Croix Rouge qui accepte de conduire D à St Luc avec toutes ses affaires.

 

Je rejoins D. aux urgences pour expliquer la situation à la personne chargée des admissions, puisqu’il ne parle pas français, mais aussi pour être proche de lui et surveiller ses bagages pendant qu’il sera vu par un médecin. Pendant que nous patientons dans la salle d’attente, je lui demande comment c’est arrivé. Il tente de m’expliquer dans un mélange de polonais, d’allemand, et d’espagnol, langues auxquelles je ne comprends rien malheureusement. Ses gestes sont plus explicites, je comprends qu’on a essayé de lui arracher sa bague et qu’on lui a tordu le doigt. Quelques jours auparavant, des personnes sdf nous avaient expliqué que la rue est devenue une jungle.

D. finit par s’assoupir sur sa chaise. Entre temps je suis allé chercher ma voiture pour pouvoir le remmener à sa sortie de l’hôpital. Vers minuit trente, un infirmier vient le chercher. Il ressort de la consultation à 3h30 du matin. Le médecin me dit qu’il était temps d’intervenir car son doigt risquait de se nécroser. La radio n’a pas détecté de fracture, il a juste une entorse.

 

Je ne suis pas fier de le débarquer avec tous ses bagages rue V., à l’abri dérisoire d’un étroit auvent qui protège l’entrée d’un magasin de vêtements alors qu’une fine bruine commence à mouiller le macadam. Je rentre chez moi avec un profond sentiment d’insatisfaction, pestant contre mon impuissance à lui proposer un abri au chaud et sécurisé.

Est-ce un hasard si D. a choisi de s’installer dans la rue qui porte le nom d’un de nos plus grands écrivains qui a mis son immense talent à défendre la cause des pauvres de son temps ?

 

Lulu (nom d’emprunt)

 

Décembre 2012  

 

       J’ai rencontré 2 fois S. qui était en forme et était contente de me voir. La première fois j’étais avec L., une autre bénévole, au centre commercial. La deuxième fois, j’étais seul et elle était dehors sur un banc. On est resté plus de 30 minutes à discuter. On a parlé du petit prince et je lui ai raconté l’histoire du renard qui se laisse apprivoiser. On a parlé aussi d’Alain Bombard et je lui ai promis de lui amener des photos de son bateau. Elle m’a aussi montré quelques photos de son pays…Elle est très réceptive. On a beaucoup ri quand elle m’a raconté qu’une fois elle avait laissé ses couvertures sous son banc de Tcl et qu’il y avait eu une alerte à la bombe. Elle m’a parlé un tout petit peu de son accident de voiture, à suivre…Quand je lui ai demandé si elle avait froid, elle m’a répondu qu’elle avait plutôt un peu mal au dos.

Elle renseigne beaucoup de gens qui l’interpellent pour savoir où se prend telle ou telle ligne de bus. Elle m’a reparlé des pages d’Atlas que je lui avais remises et qu’elle a gardées. On a convenu de discuter géopolitique lors de ma prochaine visite. C’est toujours un grand plaisir pour moi de dialoguer avec elle et j’ai l’impression que c’est bien réciproque.

 

Décembre 2010 – Juin 2011  

 

 

       C’est au centre commercial de la Part Dieu que nous l’avons rencontré pour la première fois. C’était un dimanche matin, en décembre 2010. Il était assis sur un banc, prostré, et ses longs cheveux, retombants, lui cachaient le visage. Nous lui avons adressé un « bonjour !». Il a relevé la tête et nous a regardé un court instant d’un œil, l’autre étant mi-clos comme s’il ne pouvait pas l’ouvrir. Sans nous répondre, il a replongé la tête en avant. Il nous a semblé avoir un soixantaine d’années. Les dimanches suivants, nous l’avons à nouveau rencontré au même endroit, toujours prostré. Le contact était difficile. Ses vêtements étaient sales et dégageaient une forte odeur. Il n’arrêtait pas de se gratter, la gale sans doute, ce qui devait être très pénible pour lui.

Un jour, il a accepté un café. Nous avons essayé de lui parler. Il murmurait des sons incompréhensibles, traçait dans l’espace des mots que nous ne parvenions pas à décrypter. Etait-il étranger ? Etait-il muet ? Quelqu’un nous a dit qu’il était allemand, mais même en allemand nous ne parvenions pas à communiquer. 

 

      Une autre fois, à notre arrivée nous l’avons aperçu, non pas assis comme à l’accoutumée, mais debout. Il se déplaçait avec difficulté, les jambes écartées et raides, de poubelles en poubelles, à la recherche de nourriture. Il nous arrivait de ne pas le voir pendant plusieurs semaines.

Un matin, à notre grande surprise, il portait des vêtements propres, des chaussures neuves, il ne se grattait plus. Nous en avons conclu qu’il avait dû faire un séjour dans une structure d’accueil, peut-être un hôpital. Il était transformé et s’est montré attentionné à notre égard puisqu’il s’est poussé pour nous faire de la place à côté de lui sur le banc. Mais toujours la même impossibilité de communiquer.

 

        Le premier dimanche de juin, nous trouvons P. allongé en chien de fusil sur le banc (un arceau métallique partage le banc en deux pour que l’on ne puisse pas s’y étendre de tout son long). Il a un plâtre à la main gauche, un pansement au coude, une plaie au front. Que lui est-il arrivé ? Il a l’air épuisé et refuse le café que nous lui offrons. Le jeudi matin suivant, lorsque nous lui demandons de ses nouvelles, il nous fait signe qu’il faut couper le plâtre. Il a le bras enflé et dur. Nous lui promettons de revenir le chercher en début d’après-midi. A 14h00, il est bien là, à la même place. Son pantalon jean est déchiré par le milieu et il doit le maintenir d’une main pour se déplacer. Heureusement que son sweat est assez long pour cacher ses parties intimes. Nous l’emmenons en voiture aux urgences de l’hôpital St Luc. Nous avons été bien inspirés car nous apprenons que c’est justement là qu’on lui a posé le plâtre. Après quelques heures d’attente, le médecin constate en effet que le plâtre est trop serré et qu’il forme un garrot. Deux fentes sont pratiquées dans le plâtre pour lui désincarcérer la main. Nous proposons ensuite à P. de le conduire au foyer NDSA tout proche. De la tête, il nous fait signe que non. Nous le remmenons donc dans le centre commercial de la Part-Dieu. Le lendemain nous allons nous approvisionner en vêtements et nous allons les lui porter à la Part Dieu, mais il est introuvable. Où peut-il bien dormir ?

 

        Le dimanche 19 à 10h00, P. est couché comme d’habitude sur un banc, mais là, il a les fesses à l’air. Il a dû faire ses besoins sur lui et est sans doute malade. Que faire ? Il n’y a pas de point d’eau et tout est fermé. Heureusement que les vêtements que nous étions allés lui chercher la semaine précédente sont restés dans le coffre de la voiture. Nous allons les récupérer et nous l’aidons à s’habiller dans l’état où il est. Ne sachant quoi faire de plus, nous rentrons chacun chez soi mais l’état de P. nous préoccupe tout l’après-midi et une bonne partie de la nuit : pouvons-nous laisser cet homme dans cet état ? Comment « être solidaire des personnes oubliées et isolées dans la rue » ?  Le lendemain à 8h30, P. est là, sur son banc, en slip, et dans quel état ! Nous l’aidons à remettre son pantalon. Il est d’accord pour aller prendre une douche. Nous téléphonons au centre d’accueil le plus proche mais nous essuyons un refus. Nous appelons alors le service médical du Foyer Notre Dame des Sans Abri. L’infirmier est d’accord pour recevoir P. à condition que celui-ci s’y rende par lui-même. C’est complètement irréaliste ! Nous allons chercher la voiture dont nous avons pris la précaution de recouvrir le siège passager d’un film plastique. Arrivés au FNDSA, le médecin bénévole de permanence constate que P. a les doigts enflés, il pense qu’il va falloir le remmener à l’hôpital après la douche. Nous attendons deux heures dans le petit couloir attenant à l’infirmerie. L’infirmier est enfin disponible. Il a décidé de commencer par couper les cheveux de P.  Muni d’une tondeuse électrique, il s’attaque d’abord à la barbe abondante qu’il enlève entièrement. Cette barbe faisait-elle partie de la personnalité de P. ? Son avis ne lui a pas été demandé. Puis vient le tour des cheveux. P. se retrouve bientôt avec une courte brosse, méconnaissable. Après ces préliminaires, nous aidons l’infirmier à doucher P. Il faut lui maintenir le bras gauche en l’air pour ne pas mouiller le plâtre. Sitôt rhabillé avec des vêtements propres, nous filons à l’hôpital St Luc. Il est midi. Nous avons bien sollicité l’assistante sociale du FNDSA pour avoir un sandwich, mais elle nous a répondu que ça n’était pas possible. Nous faisons donc un petit détour par une sandwicherie.  Aux urgences de l’hôpital il nous faut attendre trois heures avant de voir un médecin. Celui-ci décide de faire enlever le plâtre et de le faire remplacer par une attelle. L’infirmière qui réalise le travail attire l’attention du médecin sur le fait que le bras de P. est très enflé sur toute la longueur, jusqu’à l’épaule. Le médecin décide alors de lui faire faire un doppler. Deux heures d’attente supplémentaire dans un couloir. L’examen ne révèle pas d’anomalie. Nous pouvons enfin partir, il est 18h00.  P. a fait preuve d’une patience extraordinaire tout au long de cette journée, bien d’autres que lui se seraient découragés et seraient partis. Il était important d’être à ses côtés. Nous l’incitons à aller dormir au FNDSA. Il accepte. Soulagement ! Pour combien de temps ?

D’après les informations recueillies auprès du FNDSA, où il a séjourné, P. serait canadien, mais il n’a aucune pièce d’identité et n’est pas connu du Consulat du Canada.

 

P. d’où venez-vous donc ? Quel a été votre parcours ? Quel est votre avenir ?

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En souvenir de Mohamed, SDF à Lyon  durant une trentaine d’années  

 

On se souviendra de ta haute stature et de ta gentillesse.

Tu as fait preuve d’un courage et d’une régularité extraordinaires. Lorsqu’on te croisait l’après-midi sur les quais de la Saône ou du Rhône, chargé de ton énorme sac en plastique, pendant toutes ces années où tu as dormi sous les ponts de Lyon, on ne se serait pas douté que tu te rendais chaque matin dès cinq heures sur le quai St Antoine, pour « travailler » disais-tu. En fait tu aidais un fleuriste à installer son banc et tu rendais mille services jusqu’à la fin du marché et ce tout au long de l’année qu’il pleuve ou qu’il neige.

Quand j’ai fait ta connaissance, il y a douze ans, je me suis étonné de voir tes chaussures ouvertes sur le devant. Et puis j’ai compris que c’était toi qui les découpais car les chaussures que les gens te donnaient ne correspondaient pas à ta pointure.

 

En octobre 2002 tu es tombé gravement malade. Tu as été opéré du cœur à l’hôpital cardiologique et ensuite, tu as été envoyé en convalescence dans le Beaujolais, à une vingtaine de kms de Lyon. L’adaptation n’a pas été facile, car tu étais intimidé par cet environnement si étranger pour toi. Tu ne savais plus ce que c’était que de dormir dans des draps, tu te couchais tout habillé sans ouvrir le lit.  Tu n’osais rien demander. Tu montais et descendais les étages à pied car tu ne savais pas faire fonctionner l’ascenseur.

Petit à petit tu t’es apprivoisé et tu as commencé à t’y plaire car la résidence Beaulieu est posée au milieu de la nature. Il y avait des biches dans un parc, tout près de la maison et, un peu plus loin, un étang, bordé des grands arbres, était le refuge d’une multitude de canards et d’oiseaux de toutes sortes. Plus tard, quand tu parlais de cette maison de convalescence, tu disais que tu étais allé « à la ferme », de quoi désorienter complètement les non-initiés.

Au bout de deux mois, ton séjour est arrivé à son terme. Un matin, une infirmière t’a dit que tu devais partir. Comme tu étais discipliné et obéissant, tu es donc parti, à pied, en pantoufles, pour rejoindre Lyon. C’était en décembre, aux alentours de Noël. Tu as marché toute la journée et jusque tard dans la nuit. Epuisé et grelottant, tu as osé aller frapper aux volets d’une maison d’où filtrait de la lumière. Tu étais arrivé aux portes de Mâcon. Tu avais pris la route dans le mauvais sens et parcouru près de 50 kms.

 

Tu étais un « sans-papiers ». Il y a très longtemps, tu avais perdu ou tu t’étais fait voler tes papiers. Comme tu étais analphabète, tu ne pouvais pas écrire ton nom et nous n’arrivions pas non plus à transcrire de manière précise le nom que tu prononçais. Sur le marché tout le monde t’appelait « Momo ».

Les démarches effectuées pour reconstituer ton identité et faire valoir tes droits ont toutes échouées.

C’est donc sous un nom approximatif que tu as été hospitalisé la première fois et ce nom t’a suivi. Tu es devenu monsieur « Legrine ».

 

Ces derniers mois ont été des mois de souffrance et de solitude. Deux accidents vasculaires cérébraux t’ont laissé à demi paralysé. Tu ne pouvais plus ni manger ni boire et tu te plaignais d’avoir soif. Une équipe médicale compréhensive et compétente t’a prodigué avec dévouement tous les soins que nécessitait  ton état jusqu’à ce que tes forces t’abandonnent le mercredi 15 décembre 2010.

 

Merci Momo pour tous les services que tu as rendus durant toutes ces années passées dans la rue.

 

Un bénévole d’E.S.P.O.I.R. , le 28 décembre 2010,  jour de son enterrement

 

 

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« L’intérêt pour l’autre, quel qu’il soit, passe d’abord par le regard : il peut être véhiculé de paix partagée… sans parole, sans apprivoisement mutuel, sans rite convenu. »

 

Extrait d’une lettre de Robert Beauvery - décembre 2010

 



 

Hommage à Bernard, SDF, 28 nov. 2009

 

"Mais regardez donc comme il est beau ce ciel au soleil levant !"

Un petit matin de novembre, par temps clair, allez donc vous asseoir à
la sortie du métro saint Jean, dans l’axe de la rue Adolphe Max avec la
perspective du pont Bonaparte. Alors, comme lui, entre les jambes des
passants pressés, vous pourrez voir, comme il l’a si souvent vu, là-bas
au delà de Bellecour, au dessus de La Guille, une échancrure de ciel
lumineux à en faire oublier la noirceur du bitume et les rigueurs de la
bise. Quand il n’était pas sous le porche de la cathédrale, c’est là que
se situait son poste. Et c’est à cet observatoire que son cœur a dit
adieu ... à personne. Nous l’y avions vu pour la dernière fois, samedi à
potron minet, pour le café du matin, sans tartine car il les refusaient
les jugeant sans doute trop sophistiquées pour lui. Comme d’habitude la
discussion allait bon train, allègrement, passant de saint Bernard au
Cardinal, puis aux « hommes singes » qui se laissent absorber par le
quotidien utilitaire sans savoir goûter la vie. Nous n’avions pas pris
le temps de nous asseoir à ses côtés, sur le trottoir encore humide
après le passage des arroseurs de la ville. Nous étions donc là, piqués,
debout, écoutant ce nouveau Diogène au cœur pur, heureux pour un instant
d’avoir conquis un auditoire attentif et bienveillant, quand soudain,
gentiment bourru, il nous lâche à voix forte : « Mais poussez-vous donc,
bon sang ! Regardez ! Vous m’empêchez de le voir ce beau ciel de soleil
levant ! »

Il n’aura mis que quatre jours à le rejoindre ce ciel de lumière et
d’éternité.
Tel est notre Espoir ! Au revoir Bernard !

Olivier

 

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Décembre 2008

       Ce mardi, à huit jours de Noël - 9h. - Il est dans le caniveau en train d’essayer soigneusement de faire passer je ne sais quel immondice à travers la grille des égouts. Comme  il se doit, il fait le ménage du matin, un peu chancelant. Quand il ose faire l’effort de lever les yeux, c’est un beau ciel des pays à vodka : gris bleu, légèrement embués. Pour l’heure, il en est au rosé « premier prix » de chez Marcel.

- Du café ?

- "Ce serait une friandise" dit-il dans une sorte de râle. "Je voudrais mourir." 

10h : Retour pour honorer la commande de café. Il est toujours dans son « studio–macadam ». Les mains enflées, protégées par une triple couche de nicotine brute, n’arrivent pas à s’immobiliser le temps de remplir le gobelet. Un gobelet (en fait deux, parce qu’il veut partager la tournée ) un peu chicoss, avec une anse inutile, car D. ne sent plus la brûlure sur ses doigts. De morceaux de sucre en morceaux de cake, pas trop gros pour que ça passe mieux, il fait honneur au café et se met à avoir envie de parler, comme un homme. 

- "Ils disent tous que je suis dingue, même les enfants ; mais ce n’est pas vrai."

- "La Péniche ? Je n’arrive pas à y aller. C’est trop loin. 50 mètres, ça va, 100 mètres peut-être, mais après crac, je tombe par terre. Je ne peux plus. Et puis je bois trop."

- "Je ne veux pas revenir là-bas (le centre d’hébergement) J’ai peur. Il y a des personnes qui me font peur."

- "Ils (ceux du Samu social) m’ont dit «  Tu peux t’en tirer ». Mais moi, je ne pense pas. Je voudrais que Jésus me prenne avec Lui."

Après un moment de silence :" Tu t’en vas ? Mais tu vas revenir hein ? C’est vrai,  tu vas revenir ? " 

- Oui. - De quoi as-tu besoin ? 

- "Conversation"

Et ce fut la seule réponse. Ce n’est pas un cadeau si facile que ça à trouver sur les étagères.  Il gîte avenue B., trottoir de gauche, entre (…)  D., le larron aux yeux bleus gris. Sacré.   

Olivier

 

Janvier 2006

        En haut de l’escalier roulant, la bande de jeunes dealers est entreprenante et querelleuse. Ce point de rendez-vous n’est pas très judicieux ! Aux alentours, une présence furtive, disséminée sous les arbres et dans les courbes des escaliers,  guette je ne sais quoi dans le froid et sous l’ondée. Mh, titubant à force de boiter, s’engage difficilement dans l’escalator et arrive jusqu’en bas, debout, au prix d’un pathétique numéro d’équilibre.

21 heures. La camionnette apparaît. Les chemises rouges, flamboyantes et floquées de la Croix de Malte, s’affairent pour réduire l’attente. Une jeune bulgare et ses deux enfants reçoivent de quoi tenir jusqu’au lendemain. Ils sont bien quarante à se presser autour du comptoir improvisé où les grands gobelets de soupe fument et sentent bon. A quelques pas, discrètement, « Médecins du monde » offre ses services.  A son tour, l’équipe de « Savoir et Sauver » rejoint la place Carnot avec son stock de vêtements. Comme pour la nourriture, la distribution s’effectue sans trop de bousculade et sans guère de paroles échangées ni de remerciements: après avoir récupéré son butin, chacun s’isole ou regagne son repaire. Pour la première fois de l’hiver, plus un seul morceau de pain ne reste dans les coffres de l’Armée du Salut. Affalé et en loques, Mh a été déposé aussi doucement que possible au pied de l’escalator intérieur, peut-être pour le restant de la nuit. Mais la « Veille Sociale » et la Croix Rouge vont passer d’ici peu.

Nous continuons la virée : marcher ça réchauffe un peu ! Le routard aperçu tout- à - l’heure est toujours là, assis sur son gros sac, à l’abri de la marquise d’une boutique de luxe. La prise de contact est facile car, en quête de quelques sous, c’est lui qui nous interpelle. Discussion animée, entrecoupée de ses longs monologues péremptoires. Vigoureux lillois gaulois, Ch. refuse toutes les structures « insalubres et envahies par les étrangers ».  Lui, il prend sa douche tous les jours grâce à la complicité du « Train de nuit » qui, cependant, ne peut pas l’héberger : pas de place pour le français! Il accepte l’idée d’aller tester « La Péniche » ; le « petit G.U.S. », sorti du fond de mon sac, lui servira de guide. Pour avoir négligé la soupe ambulante, il est content de prendre aussi un reste de pain d’épices. Tandis que l’humidité gelée nous pénètre de plus en plus, il est intarissable, et la séparation n’est pas facile à faire en souplesse.

 

En quelques minutes nous rejoignons l’encoignure de jardinière où couche A.A., au pied d’un immeuble, sous un auvent suffisamment débordant pour l’abriter de la pluie. Blafard sous les réverbères, il est plongé dans un roman historique qui évite à son cerveau de galérer. Il s’extrait de sa lecture pour nous accueillir avec le sourire. Depuis presque deux ans, il occupe ce coin, le tient propre et le défend contre toute tentative d’incrustation qui l’exposerait à un rejet par le voisinage, pour l’instant consentant. Soudain, un homme jeune surgit, puis disparaît furtivement en lui laissant un sandwich déjà entamé.  A.A., lui aussi, refuse les structures d’accueil synonymes de saleté et de promiscuité (selon lui). Toutefois il va régulièrement se réapprovisionner en bouquins sur «  La Péniche ». Que faire pour ce personnage en perdition, apparemment ni révolté ni résigné, mais plombé par des échecs d’autant plus destructeurs qu’ils restent cachés ?  C’est sans doute ce que se demande Em., assise (enfin !) par terre, sur le vieux blouson que notre hôte lui a spontanément proposé. Recroquevillée, stoïque, sous la petite capuche de sa parka écrue, la mèche trempée, elle le fixe avec une attention extrême, amicale et solidaire. Les paroles abondent, s’échangent de plus en plus confiantes et bienveillantes. La tanière devient crèche... !  Alors, même s’il commence à se faire très tard, pourquoi décidons-nous de l’abandonner dans la pluie qui persiste? Lui laisserons-nous au moins un peu de chaleur au cœur ? Et après ? Et pourquoi aussi, avant de repartir chez elle à pied en direction de Saint Paul, Em. me demande-t-elle gentiment : «  J’espère que tu as prié pour moi à Noël ? ».  Surprise ! ... Joyeuse  suprise !

 Olivier

 

 

Témoignages provenant de livres:

 

Annecy, hiver 1990

 

« Je n’avais pas marché plus de cinq minutes quand j’ai entendu des sanglots discrets. Un homme était assis à la porte d’un magasin, tout recroquevillé et pleurait…

Papi pleurait… tout seul sur le trottoir. Tout seul dans la nuit. Quelles ténèbres avaient bien pu l’envelopper…pour le faire ainsi pleurer ? Je me suis assis près de lui, sans rien dire…puis j’ai posé ma main sur son épaule en murmurant : « papi… »

Il s’est essuyé le visage et s’est mouché avec la manche de sa chemise. Puis il a levé lentement la tête. Une grande tristesse se lisait sur son visage. Une tristesse venue de loin, de très loin…

Papi a laissé passer un moment. Il cherchait à dire ce qu’il avait sur le cœur :

« Personne ne m’a jamais vraiment aimé…personne…jamais…Tu sais, si une seule personne m’avait vraiment aimé, je ne serais pas dans la rue aujourd’hui. Quand je me suis noyé dans cette vie, elle ne m’aurait pas abandonné. »

J’ai fermé les yeux. Une douleur hurlait dans mon cœur. Papi était dans l’abîme le plus profond et le plus sombre qui puisse engloutir un être humain. Dans les ténèbres de « n’être pas aimé »…

Il n’y a rien à dire. Rien….mais il est possible d’être présent. Une présence amoureuse. Seul l’amour a le pouvoir de dissiper et d’éclairer de telles ténèbres.

 

Eric GUYADER dans « Le pèlerin de la Trinité »

 

 

 

Paroles de Romuald à Lyon, sur le parvis de la cathédrale en août 1983

  « On n’a pas choisi de vivre comme ça, à la rue ; c’est la vie qui nous y a conduits. Je n’ai plus la force de vivre, je survis. Le matin quand on se lève, on n’est pas fier, on n’ose pas se regarder en face ; on n’est pas propre. Je tremble. Comment voulez-vous aller travailler dans cet état-là ? Quel patron nous engagerait, habillés comme nous le sommes ? Ce n’est pas rigolo d’entendre les gens vous dire : « Va travailler »…

Plus intimement il ajoute : «Toute ma vie, mes cinquante ans , se résume à ceci : ce fut une longue mendicité pour un peu de tendresse »

 

 Michel et Colette Collard « Quand l’Exclu devient l’Elu »